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29/06/2011

Guerre contre Kadhafi et Laurent GBAGBO : La France en Afrique comme au XIXème siècle !

Quand la France engagée dans la guerre contre Kadhafi et Laurent Gbagbo évoque les raisons humanitaires - la protection des civiles -, cela soulève en nous quelque doute. Un retour à l’histoire de ce « pays des droits de l’homme » révèle que les mêmes raisons avaient déjà été évoquées pour fonder la politique coloniale à l’Assemblée nationale française en 1885. Que cache cette ressemblance au niveau du discours ? Comment l’évocation des raisons humanitaires arrive-t-elle à convaincre certains compatriotes Africains ? Relire quelques pages de l’histoire de la démocratie française (et occidentale) nous a paru important pour comprendre.france 2.jpeg


Quand certaines élites africaines traitent de la question de la démocratie que nous vend l’Occident, elles sont tendance à se limiter à l’analyse et à la maîtrise de ses principes. Elles oublient que la démocratie a et est une histoire. Rapidement, elles se sont mises à croire que l’esclavage et la colonisation font partie de notre histoire et qu’à partir des indépendances des années 1960, il appartenait à l’Afrique de tracer sa voie sans bouc émissaire. Si cette voie de la responsabilisation africaine est digne d’intérêt, relire l’histoire de l’idéologisation de la démocratie occidentale peut aider à mieux la baliser.
Il ne serait pas anodin de souligner que quand la décision de partager l’Afrique est prise, aucun Africain n’est consulté. Et quand, au nom de la supériorité de la civilisation, il se décide à l’assemblée nationale française en 1885 que « les races supérieures » soumettent « les races inférieures », aucun Africain n’est consulté. Et cette décision est prise démocratiquement après un débat rationnel opposant Jules Ferry à Georges Clemenceau. Rappelons quelques faits historiques.
« Après sa victoire sur la France, Bismarck, devenu le chef d’orchestre du concert européen, s’est employé à encourager les visées coloniales de la France pour les détourner d’une revanche en Alsace-Loraine et s’est ainsi rapproché de Jules Ferry. S’estimant garant de la paix en Europe, il pense qu’il est temps de réguler l’action des puissances en Afrique et notamment celles d’un homme, Léopold II, roi des Belges, lequel cherche à fonder un Etat libre dans la partie de l’Afrique de l’Afrique la moins connue, autour du fleuve Congo, via la création d’une Association internationale africaine (AIA) qu’il contrôle, avec l’aide des Américains, au travers d’un comité exécutif (…). » (P. PEAN, Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances, Paris, Fayard, 2010, P.132)
Notons que le motif poussant Bismarck à encourager les visées coloniales est de faire la paix en Europe. Disons que pour qu’il y ait la paix en Europe, l’Afrique devait être colonisée. Et quand Bismarck et Ferry vont convoquer la conférence de Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, ils ont un objectif : « limiter les futurs conflits à des négociations diplomatiques entre les grandes puissances européennes et américaine » (p.132) Les principaux acteurs de cette conférence (la France, le roi belge Léopold, l’Allemagne et l’Angleterre) définissent les règles de jeu sans consulter les Africains. Entre eux, ils « se livrent depuis le début des années 1880 une concurrence effrénée (…). » (Nous soulignons, p.133)
Faire la paix entre les pays européens ; faire la paix entre les pays européens et les USA et préserver le moteur du capitalisme (la concurrence effrénée) derrière le dos des Africains, tels furent certains des objectifs poursuivis par la conférence de Berlin.
Mais comment coloniser l’Afrique sans un pseudo-discours justifiant cette « œuvre civilisatrice » ? Jules Ferry, va, en 1885, prononcer à l’Assemblée nationale française, un discours sur « les fondements de la politique coloniale ». « Après avoir expliqué que la politique d’expansion est un système qu’on pourrait rattacher à des visées économiques, il enchaîne : (…) il y a un second point, un second côté humanitaire et civilisateur de la question. Messieurs, il faut parler haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… » (p.134-135)
Ce point de vue n’est pas partagé par certains députés Français, malheureusement minoritaires ! Un exemple. L’honorable M. Camille Pellatan se moque de Jules Ferry et dit : « Qu’est-ce que cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? Qu’est-ce, sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu’elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violenter, mais vous ne les civiliser pas. » (p.135 Nous soulignons) Un autres député (Jules Maigne) proteste contre la thèse du droit des « races supérieures » sur les « races inférieures » en s’exclamant : « Oh ! Vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme ! » (p.135)
Si ces deux députés semblent partager les théories racialistes hiérarchisant les races, Georges Clemenceau, dans sa réplique à Jules Ferry, va plus loin en les relativisant. Il dit : « Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et on le voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissent de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bien tôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs ! » ( p.139. Nous soulignons) (Voyez ! « Les civilisés », entre eux, ont eu un temps où ils s’estimaient supérieurs les uns par rapport aux autres. Rien de neuf sous le soleil !) Et Georges Clémenceau d’inviter Jules Ferry à voir la vérité en face : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares, etvous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulants à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de notre civilisation ! » (p. 140. Nous soulignons.) Pour Georges Clemenceau, « il n’ ya pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. » (p.140) Il ajoute : « Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. » (p.140) Bénéficiant de l’appui des grands intellectuels dont Victor Hugo, Jules Ferry a eu raison contre Georges Clémenceau.
Remonter dans l’histoire de la démocratie française nous aide à comprendre bien des choses :
La violation du droit pour justifier la conquête économique ; la justification du droit des « races supérieures » sur les « races inférieures » pour des raisons humanitaires date déjà du XIXème siècle ; le pseudo-discours soutenant la guerre et cachant l’expansion économique au nom du droit et de la civilisation est une constante dans la politique français (et occidentale ?) ; le soutien de certains intellectuels au discours dominant est aussi vieux que le temps.
Ce recours à l’histoire nous aide à repérer les limites de la démocratie (bourgeoise) du nombre et à comprendre que la remise en question des pseudos-justifications de l’expansion du capitalisme est aussi interne à l’Occident. Même si, aujourd’hui encore, les coalitions attaquant l’Afrique reconduisent les mêmes propos. La France y compris ! Ils bénéficient du soutien des « intellos » et de certains médias dominants et certains parmi les compatriotes Africains les croient. Malheureusement !
Quand nous perdons de vue que la concurrence effrénée est le moteur du capitalisme ; que l’Occident vit de l’expansion économique et que pour assurer sa paix intérieure, il a dû chercher et trouver des marchés compétitifs et concurrentiels ailleurs que sur le terrain occidental et à n’importe quel prix ; quand nous ne savons pas que souvent, les règles de ce jeu sont déterminées par les acteurs majeurs sans la participation des peuples Africains, nous pouvons tomber dans un sadomasochisme qui ne dit pas son nom. Disons que de telles décisions se prennent au niveau institutionnel dépassant le niveau de responsabilité individuelle.
Revenons à Georges Clémenceau. Malgré le caractère éthique de ses arguments, il est vaincu par la démocratie du nombre. Les décisions prises démocratiquement pour que la France, « race supérieure », assume son droit de coloniser « les races inférieures » ont été prises. Savoir distinguer le niveau structurel du niveau individuel dans la répartition des responsabilités dans les guerres que l’Occident livre à l’Afrique est très important. Savoir aussi que l’Occident prédateur crée des pseudo-justifications pour couvrir ses desseins, c’est plus qu’important. Et l’un de ces desseins, c’est le pillage de l’Afrique et des autres pays du Sud, sans rien payer. « Depuis cinq siècles, écrit Michel Collon, nos grandes sociétés occidentales ont pillé les richesses du tiers-monde sans les payer. On pourrait faire un tableau de chaque pays riche et monter l’origine honteuse de chacune de ses grandes fortunes. On pourrait faire l’histoire de chaque pays pauvre et montrer qui l’a pillé et comment. Bref, nous –ou plutôt : certains d’entre nous- sommes des voleurs, et c’est pour ça que nous sommes riches : voilà ce qu’on ne peut absolument pas dire dans les médias. » (M. COLLON, Bush le cyclone, Bruxelles, Oser dire, 2006, p.16) (Dans Les 7 péchés d’Hugo Chavez, (Bruxelles, Investig’Action, 2009), Michel Collon essaie de dresser le tableau de l’enrichissement de certaines grandes puissances et de l’appauvrissement de certains pays de l’Amérique Latine.)
Est-ce à dire que dans toutes ces guerres de prédation, les Africains sont tous des victimes innocentes ? Non. La paresse intellectuelle fait de certains d’entre eux des esclaves volontaires de la machine prédatrice. Les élites compradores Africaines participent depuis toujours du jeu de la jonction hypocrite de la violence au droit.
Il est du devoir des « élites organiques » de partager ce fonctionnement institutionnel de la démocratie bourgeoise occidentale avec les peuples Africains pour initier l’insurrection des consciences si elles veulent que l’Afrique ne puisse pas disparaître.
A ce point nommé, les médias alternatifs et les réseaux sociaux ont un rôle important à jouer. En permanence.
Écrit par Jean-Pierre Mbelu

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